
Université de Stanford, Californie, 27 avril 2009. L'ex-conseillère de George W. Bush à la Sécurité nationale et secrétaire d'État des États-Unis Condoleeza Rice se justifie devant des étudiants sur les tortures commises par la CIA dans la prison de Guantanamo.
Voici une retranscription des propos échangés entre Jeremy Cohn, l’étudiant qui pose des questions, et Condoleezza Rice :
Jeremy Cohn : Suite aux tortures et problèmes qui ont eu lieu à Guantanamo et dans la prison d’Abou Ghraib, comment pouvons-nous encore prétendre donner l’exemple en matière de démocratie? Comment peut-on croire éclairer les esprits en agissant ainsi ?
Condoleezza Rice : Tout d’abord, il faut faire ce qui est juste. C’est ce qui est le plus important… faire ce qui est juste. Et concernant les interrogatoires poussés, les détentions secrètes… et tous les problèmes autour des détenus… Abou Ghraib, tout le monde le dit, ce n’est pas notre politique. C’était une erreur, et personne ne vous contredira.
Jeremy Cohn : Sauf que certaines informations ont été révélées depuis et contredisent cela.
Condoleezza Rice : Non, non, non. Nous l’avons répété depuis, Abou Ghraib était une erreur. Mais en ce qui concerne les interrogatoires poussés, etc, tout ce qui était légal et qui permettait d’améliorer la sécurité du territoire devait être employé. Mais rien d’illégal, rien qui pourrait affaiblir la sécurité du pays. Et je peux l’affirmer : À moins d’avoir été là, à un poste à responsabilités, au lendemain du 11 septembre, vous ne pouvez pas imaginer les dilemmes auquel vous faites face pour essayer de protéger les Américains. Et je connais beaucoup de personnes qui se demandent s’ils ont bien agi. Seulement aujourd’hui, ce que j’aurais pu regretter aurait été la mort possible de 3000 Américains supplémentaires, si nous n’avions pas tout fait pour les protéger. Si vous aviez été à un poste à responsabilités, et que vous aviez vu des Américains sauter du 80e étage des buildings, à cause de tyrans et de meurtriers s’en prenant à des innocents, vous auriez fait tout votre possible, légalement, afin d’empêcher que cela ne se reproduise. Et je crois que les gens le comprennent. Maintenant, pour l’Arabie saoudite, le Koweït, etc, je suis d’accord avec vous. Nous avons essayé de pointer du doigt le trafic d’être humains ainsi que d’autres questions liées aux droits de l’homme pour mettre en évidence les problèmes que nous avons avec des pays comme l’Arabie saoudite, le Koweït, encore Oman. Mais en politique étrangère, vous n’avez pas le luxe de dire : « Je ne traiterai pas avec ce pays dont les pratiques ne coïncident pas avec l’application des droits de l’homme. » Ainsi, si vous avez besoin de l’Arabie saoudite pour qu’elle combatte Al-Qaïda de l’intérieur – il faut d’ailleurs rappeler que Al-Qaïda vient de l’Arabie saoudite –, si vous avez besoin que l’Arabie saoudite entre dans une coalition pour aider à la création d’un État palestinien, vous ne pouvez pas décider de ne pas traiter avec ce pays à cause de la question des droits de l’homme. Ou bien, si vous voulez vous assurer que le Golfe est protégé de l’influence iranienne. Vous voulez vous battre contre des gens qui ne respectent pas les droits de l’homme ? L’iran.
Jeremy Cohn : Je suis au courant.
Condoleezza Rice : La politique étrangère est faite de choix difficiles, vraiment très difficiles. Le monde ne se résume vraiment pas à un enchaînement de décisions faciles desquelles chacun sort heureux.
Jeremy Cohn : Je sais, mais même pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que nous combattions l’Allemagne nazie, une des plus grosses menaces à laquelle les États-Unis ont dû faire face…
Condoleezza Rice : L’Allemagne nazie n’a jamais attaqué sur le sol américain. Pour rappel, 3000 personnes sont mortes dans les tours jumelles du World Trade Center.
Jeremy Cohn : 500 000 morts pendant la Seconde Guerre mondiale, et nous n’avons pas fait l’usage de la torture.
Condoleezza Rice : Nous n’avons également torturé personne aujourd’hui.
Jeremy Cohn : Il y a eu des tortures à Guantanamo.
Condoleezza Rice : Non, cela est faux. Nous n’avons torturé personne. Quant à Guantanamo, il faut savoir que cette prison est considérée comme un modèle pour les prisons de sécurité moyenne par les représentants de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Le saviez-vous ?
Jeremy Cohn : Étaient-ils là pendant les interrogatoires ?
Condoleezza Rice : Répondez-moi. Saviez-vous que l’OSCE considère Guantanamo comme un modèle ?
Jeremy Cohn : Non.
Condoleezza Rice : Non. Dans ce cas, vous ne pouvez pas faire ces suppositions sur Guantanamo. Vous devriez lire, je pense. Le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) avait également accès à Guantanamo. Mais ils n’ont fait aucune allégation sur les interrogatoires. Certes, ils ont évoqué la question de la détention illimitée, autrement dit le fait que les détenus ne savaient pas quand ils sortiraient pour être jugés. Et c’est pourquoi nous essayons, avec le système des commissions militaires, de faire en sorte que les gens soient jugés. Par qui les procès étaient-ils repoussés ? Qui nous empêchait de tenir ces procès ?
Jeremy Cohn : Je l’ignore.
Condoleezza Rice : Alors retournez étudier… La cour suprême.
Un étudiant : Un rapport stipule que vous avez autorisé le « waterboarding ». Le « waterboarding », est-ce de la torture ?
Condoleezza Rice : Le président nous a donné l’ordre de ne rien faire au-delà de nos obligations, déterminées elles-mêmes par la convention contre la torture. Aussi, sachez que je n’ai rien autorisé, que j’ai communiqué l’autorisation administrative à l’agence concernée en leur disant qu’ils avaient l’aval du gouvernement s’ils avaient la permission du département de justice. Et comme je vous l’ai dit, les États-Unis ont été prévenus, on nous a prévenus, et rien ne devait entrer en contradiction avec nos engagements de la convention contre la torture. Ainsi, par définition, cela a bien été autorisé par le président, sans violer la convention contre la torture.
Publié le 06/05/2009
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