Intelligence économique : une « barbouze » prend la parole

Intelligence économique : une « barbouze » prend la parole

« Je suis une barbouze, comme ils disent… En fait, j’exerce un métier qui n’a pas vraiment de nom. Disons que je fais de l’intelligence économique, même si je ne sais pas exactement ce que cela recouvre tant les définitions – et a fortiori, les limites – fluctuent en fonction des interlocuteurs. Un flou soigneusement entretenu alors qu’il est sans doute une des principales sources de dérapages.

Habitué à intervenir au profit de l’entreprise France, au travers de ses filiales cotées au CAC 40, je n’ai pas l’impression d’avoir de points communs avec les aventuriers – pirates ? – qui se sont rendus coupables de l’espionnage d’un dirigeant de Greenpeace ou de M. Besancenot. Encore moins avec ceux qui se livrent à la "tricoche", autrement dit, rémunèrent policiers et/ou gendarmes en échanges de "tuyaux" plus ou moins crevés ou de consultation illicite des fichiers – pour impressionner leurs clients.

Les dossiers qui me sont confiés sont lourds, ils s’étalent souvent sur plusieurs mois et peuvent impacter des décisions se chiffrant en centaines de millions, voire en milliards, d’euros. La concurrence – internationale – est rude, sans pitié, mais ce n’est pas pour autant que tous les coups sont permis : les clients préfèrent perdre un marché qu’entacher leur image ou assumer un risque juridique significatif. S’ils recherchent l’efficience, ils connaissent les limites fixées par la loi et s’y tiennent, autant par crainte du scandale que parce que l’intelligence économique ne fait pas la décision, mais aide tout au plus à la préparer. C’est une condition nécessaire, mais jamais suffisante, comme aime à le dire un des responsables du renseignement économique au sein de l’appareil d’État.

Dès lors, si les dérives sont légions, c’est pour partie le fait d’une profession immature, dénuée de toute capacité d’autorégulation. Une fondation professionnelle existe – la FEPIE, Fédération des professionnels de l’intelligence économique – mais, loin d’être reconnue par la profession, elle voit son rôle réduit à la portion congrue quand elle n’est pas neutralisée par des tensions internes. L’État, lui, appelle de ses vœux l’instauration d’un appareil répressif qui serait défini dans la LOPSI (Loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure) 2, oubliant au passage que tous les textes permettant de sanctionner les errements existent déjà et qu’il suffirait de les appliquer. Sans parler du cadre d’intervention fixé par la LOPSI 1, votée en 2003, dont la profession – un rien amusé – attend toujours les décrets d’application… sans quoi le texte ne vaut guère plus que la feuille sur laquelle elle est écrite. Autrement dit, le politique menace, tempête, mais prend bien soin de ne pas figer de cadre… comme s’il trouvait plus d’avantages que d’inconvénients à cette situation.

Un état de fait dont il ne faut pas oublier qu’il a longtemps servi les services publics concernés, au premier rang desquels la DST (ancêtre de la DCRI), qui n’a pas eu à choisir entre sa fonction de service de renseignements et celle de contrôle inhérente à son statut policier soumis à l’article 40 du nouveau code de procédure pénale (qui oblige tout fonctionnaire à dénoncer un acte délictueux dont il aurait connaissance). Les cadres de cette institution, tout comme le HRIE (haut représentant chargé de l’Intelligence économique), privilégient donc la recherche de l’information à la moralisation du secteur… faute de pouvoir mener les deux missions de concert.

Nous sommes donc face à une hypocrisie soigneusement entretenue. Et pas seulement par quelques acteurs marginaux qui tentent d’exister sans avoir atteint la masse critique permettant d’accéder aux dossiers les plus intéressants, pour ne pas dire les plus stratégiques.

La confiance n’exclue pas la vérification, disent les militaires. Une profession très représentée dans les rangs de l’Intelligence économique. Or, tous ces scandales ont un point commun : une cascade de sous-traitants menant à de petites structures qui peinent à survivre dans un marché concurrentiel et sont donc prêtes à prendre des risques insensés pour tenter de séduire, voire de fidéliser, un client pouvant assurer un revenu régulier. Dès lors, le risque est de voir un client fixer un objectif "ambitieux" et de ne pas s’occuper des moyens mis en œuvre par le prestataire qui réalise la mission, en se disant que l’État fixe les limites.

Ce qui revient à peu de choses près à être responsable mais pas coupable… sauf pour le lampiste qui a cru pouvoir jouer dans la cour des grands. »

 

Bruno Delamotte dirige Risk & Co, l’un des principaux cabinets d’intelligence économique de la place (110 consultants), fondé il y a 15 ans.

 
Publié le 06/05/2009

 

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Message de FORGERON Paul, posté le 22/09/2009 à 14:05 :

Quand on connait Delamotte, on ne peut que sourire de l'ironie de l'expression "masse critique"... On est surtout agacé par l'arrogance du bonhomme, qui explique le renseignement à la terre entière depuis sa confortable chaise. Oui, son sens du commerce lui a permis de construire une société de sécurité prospère, qui vend des gardes du corps et des sentinelles à des patrons crédules: cela fait-il de lui un expert, une autorité morale? Comment le créditer de la moindre objectivité quand il décrit sa concurrence? Donneur de leçon aigre et intriguant, Delamotte illustre les défauts français plus qu'il ne le pense, hélas. La profession a besoin de professionnels honnêtes et créatifs, pas de conspirateurs ni de bons apôtres plus ou moins crédibles.


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